Dernière de couverture
Naguère les mots
d'ordre étaient d'inventer, d'innover, de reprendre
toute chose à zéro. Nos progrès se sont
alors payés de ruptures : crise des familles en
quête de modèles nouveaux, crise de
l'école dans une société qui
privilégie le nouveau, crise de la démocratie
apparaissant comme une perpétuelle revendication
d'individus sans mémoire. Le temps semble se
pulvériser en instants sans héritage ni
lendemain. Or la vie procède
autrement. Elle est transmission, elle fait apparaître
un autre sens du temps, enraciné dans toute
l'histoire de la nature et récapitulé dans une
culture par laquelle l'humanité prend
corps. Mettre en lumière le
modèle de la transmission, n'est-ce pas se rappeler
qu'il n'y a pas d'occupation vivable de l'espace sans une
habitation du temps ? Interroger la filiation,
l'enseignement, l'héritage comme champ de la crise de
la transmission, tel était le but de ce colloque
organisé par le Collège supérieur en
novembre 2002. Autour de Michel Serres, il a réuni
théologiens, philosophes, juristes, historiens,
sociologues et psychanalystes. Les différents
domaines de compétence sont ainsi mis en dialogue
autour d'une seule question qui met en jeu l'avenir
même de nos sociétés.
Table des matières
Pierre BENOIT.
La filiation et la question de
l'être André
BEETSCHEN. La part de l'infantile Jean-Marc
CHOURAQUI. «Ne lis pas : "tes fils"
(benaïkh), mais: "tes constructeurs"
(bonaïkh) N (Talmud). Les filiations de la
transmission Xavier LACROIX.
Vous n'avez qu'un Père, qui est aux
cieux Débat Michel SERRES.
Le Grand Récit Débat Philippe SOUAL.
L'intransmissible Guy COQ. La
démocratie rend-elle l'éducation
impossible? Émile
POUI.AT. Laïcité et transmission
: une opposition inéluctable? Marguerite
LÉNA. Les e n j e u x s p i r i t u e
l s d e l'enseignement Débat Quentin EPRON.
Hériter et transmettre dans
l'histoire du droit Anne GOTMAN.
Héritage et société : une
relation troublante Jérôme
GRÉVY. L'entrée en
démocratie : rupture ou continuité?
Réflexions sur la notion d'héritage
politique Maria
BESANÇON. Nature et transmission de
l'héritage dans la Bible. Ancien et Nouveau
Testament Jean-Noël
DUMONT. Le silence qui suit. Conclusion du
colloque
Un passage
<<Logique
égalitaire et logique élitaire II y a un aspect structurel
de la crise du système scolaire dans la
démocratie. Il y a un aspect structurel de la crise
qui tient tout simplement au type de demande, au type de
logique, de la société démocratique
vis-à-vis du système scolaire et plus
largement vis-à-vis de l'éducation. Il y a
deux logiques, l'une, la première, que j'ai
appelée logique égalitaire, la seconde, que
j'ai appelée logique élitaire.
Égalitaire s'oppose à égalitarisme,
élitaire s'oppose à élitisme. Les deux
logiques en même temps travaillent le système,
elles ont des effets structurels sur le système
scolaire, des effets sur la conception de l'enseignement, et
enfin sur les valeurs mises en avant. Effets structurels de la
logique égalitaire : elle tend à unifier le
système ; elle a comme idéal : « tout le
monde bachelier». La logique égalitaire est une
logique unificatrice. Souvenez-vous de 1975, qui voit la fin
de l'unification du collège lorsque René Haby
peut dire : «Tous les enfants entreront en
sixième et tous les enfants entreront dans la
même sixième, vive la démocratie!»
Deuxième point : la conception de l'enseignement. La
logique égalitaire insiste sur le fait qu'elle doit
quelque chose à tout le monde, à savoir
l'enseignement, et donc qu'il faut se débrouiller
pour le rendre accessible à tous. C'est pourquoi on
va insister sur la pédagogie. II faut prendre les
enfants comme ils sont, et donc trouver des méthodes
adaptées à ce qu'ils sont pour les mener
quelque part. La pédagogie est au pouvoir.
Troisième point, les valeurs mises en avant. C'est la
valeur d'égalité, grande valeur de la
République et de la démocratie d'ailleurs, et
aussi la valeur de libération par le savoir,
l'école libératrice. Évidemment, la
logique égalitaire va agir d'une certaine
manière sur le système scolaire, et c'est la
société qui ici est au poste de commandement
et entraîne les structures de
l'État. La logique élitaire
est beaucoup moins populaire que la logique
égalitaire parce que cette logique égalitaire
est bien connue. Mais la logique élitaire, je la
découvre par la question suivante : même dans
une démocratie parfaite, même dans une
république où tous les êtres sont
traités avec égalité, il faut des
élites, il faut de l'excellence. La question est de
savoir comment on va former cette élite qui, au fond,
apporte tant à la société. Il y a trois
moyens pour faire une élite : premièrement, la
famille; deuxièmement, l'argent;
troisièmement, l'éducation. Voyons ces trois
voies d'accès. Dans la première, on
entre dans l'élite par héritage familial : le
grand-père étant polytechnicien, le
père est polytechnicien, l'enfant sera
polytechnicien. Dans la seconde, l'argent commande. Il
permet d'accéder aux très bonnes
écoles, non pas forcément parce qu'on est le
plus intelligent ou le plus motivé même, mais
parce que la famille a les moyens de payer cher
l'accès à ces écoles. Ce
système, évidemment, est possible et
fonctionne éventuellement, mais il n'est pas non plus
défendable dans la société de style
démocratique. Il reste alors l'éducation. On
est amené à défendre l'idée
qu'il faut que le système éducatif intervienne
dans la sélection de l'élite. Quels vont
être les effets sur la structure ? Là où
la logique égalitaire est
homogénéisante et unificatrice, la logique
élitaire est différenciatrice, elle travaille
toujours à créer des institutions nouvelles,
à côté, qui seraient plus
adaptées à la culture du meilleur, à la
culture d'une élite, à la culture de la
qualité. La dualité Université-grandes
écoles en France est un signe bien connu de cette
action différenciatrice. Deuxièmement, pour la
conception de l'enseignement : c'est le savoir, la
compétence, le niveau qui gouvernent l'enseignement.
Troisièmement, les valeurs sont évidemment des
valeurs assez peu populaires : c'est le plein
développement des meilleurs. Il faut trouver, voire
détecter, ceux qui sont les meilleurs et cela va
passer par de la compétition, de la sélection.
Vous voyez bien que ce sont des valeurs complètement
refoulées dans la société
démocratique récente. Ce sont des valeurs que
l'on pratique mais il ne faut jamais le dire, cela fait
partie du non-dit. Il y a une contradiction ou
une dialectique entre ces deux logiques. Je plaide pour une
dialectique, car je constate en fait que l'histoire de
l'école n'est que l'histoire de la contradiction
niée entre ces deux logiques.>> Guy Coq.
p.116
Commentaire
Les compte rendu d'un colloque avec ce que cela représente d'hétérogénéité mais aussi de vision large de la question.
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